Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 05:46

 

J'ai connu Chantal Blanc il y a deux ou trois ans de ça à son arrivée aux séminaires de la revue Filigranes (pour Fili voir Lien ci-contre).
Chantal écrit des nouvelles qui sont souvent primés mais ce n'est pas la raison pour laquelle j'ai envie de glisser une de ses histoires dans ce blog, non, c'est tout simplement parce que j'aime ses chroniques délicates et raffinées
comme des vases de Gallet.
         
Le cordon

   

Il y a plus de cinq ans que je suis née, que je ne vis pas.

Je me réfugie dans la mémoire de mon ancienne maison. C’était le bonheur, j’étais bien dans mon nid, à l’abri du regard des autres, je ne connaissais pas la vue.

J’entendais des bruits, de la musique, des tohu-bohu heureusement assourdis. J’écoutais surtout la voix de ma mère, ronron tranquille, paroles atones ou énervées. Quand elle me parlait, j’étais aux anges, sa voix se faisait caressante, doux miel ou plume légère, elle exprimait son amour, sa hâte de me voir, j’étais son bébé inconnu, son mystère, son inquiétude déjà. J’entendais d’autres voix… celle de mon père, grave, agréable pour s’adresser à ma mère ou à son ventre, et  tonitruante si mon grand frère était vilain, cela me faisait peur. Après ma naissance, je l’ai reconnu mon frère, mais je ne l’ai pas regardé.

Je ne connaissais pas la faim, pas le temps d’être en manque, j’étais nourrie par le cordon ombilical. Lorsque ma mère mangeait, son sang offrait de quoi rassasier mon petit corps. Mais on a coupé ce cordon et depuis c’est compliqué de me nourrir, je n’aime pas tout, c’est ce qu’on appelle le goût.


Je ne me souviens pas de l’odeur de ce cocon. Pour moi, c’était inodore : je ne respirais pas. Maintenant, je sens différemment selon les moments de la journée, et je retiens certains parfums plutôt que d’autres ; j’aime l’odeur de ma mère, je supporte celle de mon père, mais je préfère respirer mon oreiller.

Ce que je regrette le plus, c’est ma mer, mon espace aux limites veloutées, je pouvais bouger, gigoter sans me faire mal, sans jamais tomber, même si j’étais un peu à l’étroit en dernier. Il n’y avait ni froid, ni chaud, ni dur. Les vêtements qui grattent étaient inutiles. Ce que je ne comprends pas, c’est que je ne me sentais pas mouillée dans tout ce liquide, maintenant l’eau du bain me trempe, inonde ma peau.

La douche m’agresse, les gouttes de pluie me taquinent… non, je ne comprends pas.

J’étais si bien, pourquoi m’a-t-on fait sortir, "naître" comme ils disent ?

Ma bulle tiède s’est crevée, des poussées irrésistibles me chassaient de ma quiétude, de plus en plus rapprochées, puis je me suis retrouvée pressée, coincée dans un tunnel, de grandes pinces froides ont tiré ma tête jusque dehors : une explosion m’attendait, une lumière aveuglante, un air froid, des mains qui se voulaient douces, mais des mains qui appuyaient sur mon corps, puis j’ai subi la coupure du cordon et j’ai détesté ce moment. J’ai senti qu’il fallait chercher, aspirer l’air, effort inouï ! Cet air entrant a gonflé mes poumons en défroissant le moindre petit recoin, alors j’ai hurlé, j’ai crié à la vie pendant que ma poitrine se vidait puis se remplissait…aujourd’hui je n’y fais même plus attention et je m’en moque.


Le monde ne m’intéresse pas, le bruit non plus, sauf le chant du rossignol dans notre chêne, la musique douce et le clapotis des vagues sur mon disque. Je parle, je dis les mots que je veux, et ils attendent toujours les réponses  que je tais. Je marche aussi, je tape des pieds, des mains.

Je connais toutes les couleurs de mes jouets, j’adore le rouge, mais ma mère y mêle exprès d’autres teintes pour m’habituer. Dans les Lego, un petit bout de noir ou de bleu et mon rouge se voit encore davantage ! J’ai deux mille trois cent cinquante pièces, je peux compter encore plus loin, ce qui surprend mon entourage, je récite l’alphabet à l’endroit et à l’envers…bientôt je saurai lire, j’aime dire les chiffres et les lettres du jeu de la télé, mais je refuse de dire bonjour, au revoir etc. Je détourne le regard et le corps quand on s’approche de moi, ils disent que je refuse tout contact. C’est vrai. Ils pensent que je ne comprends presque rien. C’est faux, mes oreilles et ma tête saisissent tout.

Cependant, hier il s’est passé une chose inhabituelle : ma mère était assise à mes côtés, la main tendue, comme souvent. Soudain elle a prononcé des mots très importants, des mots qui ont fait frémir mon cœur malgré le grillage de protection que j’avais tressé autour.

C’était :

─ Je ne suis pas une fée et je t’aime telle que tu es… Tu m’ouvriras ta main quand tu le voudras.

Elle ne m’avait pas regardée et s’était rapprochée de mon oreille pour chuchoter ces paroles. J’ai apprécié la reconnaissance de ma liberté.

J’ai entendu le vrai cri d’amour maternel, sans condition.

Sa souffrance tue a révélé ma douleur muette.

 

Dans mon circuit de Lego, les figurines prennent une passerelle pour visiter des copains qui habitent de l’autre côté des rails, ils sont en sécurité, au-dessus du train qui passe. S’il n’y avait pas ce chemin, ils ne pourraient plus rencontrer leurs amis et seraient tristes, mon frère me l’avait raconté, mais je ne l’avais ni écouté ni compris.

Comment faire un passage pour moi ? J’ai tellement peur du vide !

 

Durant deux jours, Betty (c’est son nom) casse, reconstruit, recasse et reconstruit… tant qu’il y a un trou, une fissure, n’importe où, le bonhomme Lego chute. Enfin ! Elle assemble la totalité des pièces du pont ainsi réhabilité et dispose tous les petits personnages se tenant en grande farandole, cordon dansant.

 

Le lendemain, elle voit sa mère avancer vers elle, regarde la main tendue, approche tout doucement la sienne jusqu’à la blottir dans la paume ouverte. Les mains jointes ont effacé le vide, Betty se sent parcourue par un sentiment inconnu qui la conquiert si fortement que ses chaînes fondent en libérant son cœur.

─ Maman… comme ça.

Elle ne bouge pas, maman, elle a peur de m’effrayer, je le sais, elle me laisse faire, elle l’a dit. Mais moi je vois une petite goutte nacrée couler le long de sa joue.

Comme elle est jolie !


(Chantal Blanc)

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Philomène - dans Des nouvelles
commenter cet article

commentaires

Blog Ribambelle D'écritures

  • : LEMONDEPHILOMENE
  • LEMONDEPHILOMENE
  • : Ecritures, lectures, autres slams et divagations par Jeannine Anziani alias Philomène
  • Contact

Profil

  • Philomène
  • En l'an 2000, j'ai décidé de changer de vie ! Disons, de me consacrer à ce que j'avais toujours rêvé de faire : écrire... Alors, depuis, j'écris... pour les grands et pour les petits !
  • En l'an 2000, j'ai décidé de changer de vie ! Disons, de me consacrer à ce que j'avais toujours rêvé de faire : écrire... Alors, depuis, j'écris... pour les grands et pour les petits !

Ouvrages parus

!cid 784A2A53-C404-499D-B6DE-691DD5C21D7B@home

 Phocette, la petite souris marseillaise (Editions de l'Hippocampe)

Recherche