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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 06:24

« Pourquoi l’ai-je achetée ? »
Oui, franchement, pourquoi ? Etait-ce bien raisonnable ? Etait-ce indispensable ?  Une cruche de plus. Assurément, à propos de cruche, il y avait de quoi se poser la question…  Qui l’était le plus, de la poterie ou de moi ? Compléter notre collection ! Certes, ce pouvait être une réponse. Et le prix était abordable. Oui, mais ce n’était pas le moment. Oui… mais ce n’était jamais le moment. A l’euphorie de l’achat succéda l’abattement. La petite jarre sous le bras, je remontais la rue Edmond Rostand en pensant à ces vers dits par Christian dans Cyrano « j’ai peur qu’elle ne soit coquette et raffinée… » On pouvait dire que ça collait à peu près ! L’emplette était faite. Accepter  "L’Insoutenable légèreté de l’être"
  ? Pourquoi ne pas me laisser aller à la joie ? La culpabilité ne servait à rien. Indifférents à mon problème existentiel, des passants me croisaient, me doublaient, probablement eux aussi en proie à d’autres questions que j’aurais parié plus dramatiques. L’air était encore chaud pour un mois d’octobre et le ciel au-dessus des vieilles façades d’un bleu encourageant. L’azur était optimiste, lui.

Arrivée à la maison, je m’empressais de débarrasser la jarre rebondie de son papier d’emballage, de palper sa rondeur sensuelle, sa matière à la fois douce et rugueuse. L’Homme de ma vie approuva mon choix, en se demandant à haute voix d’où pouvait venir l’ustensile, quelle avait été son utilité, quel pouvait bien être son âge ; tout en regrettant les restes de peinture verte et rose accrochés aux flancs de la poterie. Je trouvais quant à moi que ces couleurs écaillées et fanées la rendaient plus humaine, plus proche que ces grandes sœurs argileuses alignées sur le haut de la longue étagère de notre séjour. Sans tarder, après un rapide coup de chiffon, je l’attrapais délicatement par une anse et grimpais sur l’échelle pour l’installer à côté des autres. Puis, reculer, me laisser choir sur le divan du salon. M’accorder enfin un instant de plaisir, un moment de volupté. Soupirer d’aise et de contentement. S’emplir d’une profonde satisfaction, se laisser aller à la contemplation, à l’admiration. La petite jarre était là, dans l’espace, exactement où elle devait être. Elle était justifiée.

 

 
Le portrait Gogol 1835
♣ Milan Kundera - Editions Gallimard 1984

( Paru dans le N° 65 de Filigranes «Est-Ouest... et retour»)

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