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23 novembre 2009 1 23 /11 /novembre /2009 07:12

Côté impression

 


Joseph le pêcheur

   

Nous l’avons repéré tout de suite cet homme sans savoir qui il était. Parce qu’au milieu de la calanque où tout reposait dans la moiteur de la canicule : la mer, les bateaux, les gens, il n’y avait que lui, silhouette mince et grisonnante sous un chapeau de paille qui s’agitait à tirer des bords carrés sur un ridicule optimist usagé. L’optimist étant, comme chacun sait, un petit voilier destiné en principe aux enfants.

Après force tours et retours, le marin avait accroché son embarcation à une bouée, avait sauté dans un canot à rames, était allé à terre, était revenu prendre son voilier… avait recommencé son manège.

Un peu plus tard, nous avions appris qu’il s’agissait d’un des deux pécheurs corses résidant sur la baie et nous faisions connaissance sur la plage.
- Bonjour... dites, on nous a dit que, peut-être, on pouvait vous acheter du poisson... ou des langoustes...
- Ah ooui ! Mais là, il est déjà tard et je dois partir à l'hôpital voir mon père...
-  Bon, et bien, c’est pas grave. Nous reviendrons demain.

- Oui, oui, parce que là, je n'ai qu'un chapon, nous répond le pêcheur prénommé Joseph que nous avons suivi dans sa cabane meublée d'un amas hétéroclite d'objets les plus divers, et il est pour le Maire.
Et Joseph sort le gros poisson écarlate d’un frigo rouillé, repart vers la mer. Nous lui emboîtons le pas.

-  Il faut que je le vide, dit le pêcheur qui ouvre le chapon à l’aide d’un couteau, plonge le poisson dans l’eau. Ah, zut, le foie s’est échappé… Bon, tant pis pour le maire, bougonne-t-il, et tant mieux pour la bavarelle ! Regardez, rigole-t-il en nous montrant le minuscule poisson baveux qui se régale à grignoter le morceau tombé dans l’eau.

Puis, voilà notre homme qui repart vers sa cabane ouverte à tous les vents. Nous le suivons à nouveau. Le pêcheur ouvre son frigidaire, remet le poisson vidé de ses entrailles à l’intérieur.

-  Ah, tout de même, c’est bien que vous ayez ce frigo, dit mon mari.

-  Oui, répond le pêcheur, ça fait des années qu’il ne marche pas…

 

 

 

Côté surimpression

 

 

Et dehors, phénoménal, tonnait l’orage…

 

Voilà, c’est fini.

Lui, les yeux fermés, sa belle et vieille tête entourée de bandelettes, le corps nu sous le drap blanc, repose sur une méchante civière dans ce couloir sinistre et sous une lumière crue.

Nous, les enfants, petits et grands, faisons cercle autour de lui. L’infirmière en chef nous l’a dit doucement mais fermement :

- Faites vite, vous avez peu de temps. Nous avons téléphoné, ils vont venir le chercher.

Nous étions au courant. C’était son choix à lui. Fait et claironné aux quatre vents depuis fort longtemps. Quand la vie s’arrêterait, il ferait don de son corps à la science. De toutes manières, regard clair et foutu caractère, cet homme toute sa vie n’avait su faire que ça, donner ! Alors ma foi, même mort, il se débrouillait pour continuer !

Elle, elle se tient bien droite, debout à l’avant de l’étroite civière, la silhouette digne, aucun négligé dans la tenue, les yeux grand ouverts. Pas de larmes et tant de retenue. Il y aurait presque l’ébauche d’un sourire sur les minces lèvres pour une fois sans rouge.

Et tout à coup, elle se penche vers le visage de l’époux, pose ses mains racées de chaque côté des épaules de son homme. Elle se penche et ce sont comme des images au ralenti, elle se penche et pose longuement sa bouche sur sa bouche à lui.

Sûrement, le temps s’est arrêté.

C’est alors, dans ces minutes suspendues entre la terre et le ciel, et sous les éclats à peine assourdis d’un incommensurable orage, que retentit la voix ferme et assurée de ma mère :

- Oh, mon Chouchou, mon Chouchou adoré, comme je t’aime.

 

 

 ( Textes parus dans le N° 68 de Filigranes : "Galerie de contemporains")

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