Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
26 août 2009 3 26 /08 /août /2009 14:45

 

MACARONI

 

  

1877 –

Luigi est arrivé d’Italie, il a posé son unique bagage.

On l’a traité de « macaroni », mais il n’a pas plié bagage.

Le grand port aux façades grises et lépreuses lui a offert une place sous le soleil éclatant. Oh, pas bien grande ni très glorieuse, mais il l’a prise. Profession : docker.
Ce métier, tout de suite il l’a aimé.

Quelques mois après, Luigi a convolé en juste noces avec une jeune piémontaise étonnamment blonde aux yeux clairs, arrivée depuis peu, elle aussi, à Marseille et travaillant à la Manufacture d’Allumettes. Bientôt, pour leur plus grand bonheur, un petit garçon est né. Au bout d’une année à peine, un deuxième a suivi. Ni enfer ni paradis, le jeune ménage mène une vie simple, laborieuse, honnête et digne :  ils s’estiment chanceux et heureux.

1888 –

Sur les quais, la situation est devenue intenable pour tous ceux qui ont franchi les Alpes. En effet, pas un jour sans manifestations hostiles, rixes, jets de pierre de la part des autres, des français. Dernièrement, une bagarre à coup de gancho, ce crochet qui symbolise sa profession, a laissé à Luigi une vilaine balafre près de l’oreille gauche. Malgré ça, il a continué à transporter des tonneaux, des ballots, des malles de toutes sortes. Dur à la tache, comme les collègues, n’hésitant pas à faire volontiers des quarts d’heure et même des demi-heures en sus de la durée réglementaire de la journée de travail, souvent sous un mistral glacial. Seulement hier : 31 mars, des ouvriers français se sont rendus à bord d’un navire de la compagnie Fraissinet et ont exigé le renvoi des italiens, menaçant, en cas de refus d’arrêter le boulot. Un peu plus tard, au débarquement du navire espagnol Palme, le phénomène s’est reproduit. Sur ce bateau là, tout le personnel affecté au déchargement était italien. L’entreprise a cédé, les dockers italiens ont été renvoyés, remplacés illico par des français.

Luigi n’en peut plus de cette violence quotidienne, il a pris sa décision : le port, c’est fini pour lui.

Il est vrai que l’embauche journalière donc incertaine d’un docker, les tâches réparties en petites équipes, empêchent sûrement la prise de conscience d’une identité de travail commune, explique Félicien le voisin de palier en entraînant le lendemain Luigi à une réunion du Parti Ouvrier Français. Le voisin du dessous, Pedro l’espagnol, les accompagne.

-  T’inquiètes pas va, viens avec moi lundi à la Raffinerie. A Saint-Louis, français, espagnols, italiens, arméniens on s’entend bien, on fait pas d’histoires ! Tout comme toi, hein Félicien, à ta Savonnerie aussi y a jamais eu de problèmes. Mais chez nous, Aux Sucres, ils recrutent.

Les voilà passant devant les bâtiments des Docks et Entrepôts de Marseille sortis de terre dix ans auparavant, et malgré le sentiment d’être entouré de vrais compagnons, Luigi a le cœur serré. Les longues constructions de pierre grise où sont stockés toutes les marchandises débarquées des bateaux symbolisent ce travail où il se sentait comme en affaire avec la terre entière.

Maintenant Pedro parle de la Raffinerie, de salaire régulier, de prime. De toutes manières, l’italien a t-il vraiment le choix, à trente et un ans, avec une femme et dans quelques semaines un troisième enfant à nourrir ?

 

2007 –

 

Charlotte regarde l’heure qui s’affiche sur le cadran de bord de son Austin et se mord les lèvres. Ces embouteillages quotidiens dans la ville deviennent cauchemardesques. Cela fait bien vingt bonnes grosses minutes qu’elle est coIncée à l’entrée de ce foutu tunnel. Seulement ce matin, elle ne peut pas se permettre d’arriver en retard. Son associé est parti à Nice pour un autre rendez-vous d’affaire et à neuf heures pétantes, il y a ce contrat à renouveler avec le principal client de la société. Etre Big boss d’une des plus fameuses agences de Communication et Publicité de la cité donne un statut, de la considération, pas mal d’argent mais comporte des risques. Conserver la pool position est une bataille permanente.

Bloquée dans la file de véhicules, Charlotte soupire et ouvre un peu sa vitre. En ce dernier jour de mars, dehors le mistral est glacial.

Dans le petit habitacle de sa voiture, soudain, elle se sent très lasse et très seule. Elle réalise brutalement qu’obsédée par la réussite, attelée à sa besogne tel Ben Hur à son char, aujourd’hui, à trente et un ans, elle a empilé des années d’étude, des nuits sans sommeil, un concours impitoyable, un premier job avec un directeur hystérique à l’ego surdimensionné, puis un travail acharné sur le projet et le montage financier de sa boîte, des contrats à démarcher…  pour...

Aïe ! C’est ça que t’appelle bonheur  ? Putain, en prime, depuis quand n’a-t-elle n’a pas pris de véritables vacances… merde, sept, huit ans ? Seigneur, déjà ! Ficher le camp, se barrer, se casser loin de ce bordel de stress, des prises de bec avec son co-équipier !

Elle sourit, à la radio passe une chanson d’Eros Ramazzotti «je suis rital et je le reste…» L’Italie ? Elle ne connaît même pas ! S’échapper, jouer à Audrey Hepburn dans « Vacances romaines »…

En attendant, la voici arrivée devant les bâtiments des docks réhabilités en 1992, symbole de la relance économique de Marseille et de ce nouveau quartier d’affaires de la Joliette. Charlotte est plutôt fière d’y avoir installer ses bureaux  si design. Furtivement elle pense qu’un de ces jours il faudrait qu’elle récupère chez ses parents, parmi d’autres photos en noir et blanc, ce vieux cliché écorné montrant devant la même bâtisse son arrière grand-père l’air impassible à côté de quatre ou cinq dockers.

Au fait, surtout ne pas oublier : pour la première fois, ce soir, elle a promis à un de ses amis qui la verrait bien entrer en politique, de l’accompagner à une session de l’U.M.P., ses parents n’habitant pas très loin, peut-être qu’après la séance, sans mentionner la réunion, elle pourrait passer les voir ?

 

 

(Texte paru dans le N°70 "Mondes Industrieux" de Filigranes)

 

Repost 0
19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 06:54


Pourquoi  écrire pour les enfants ?

Pour ceci aussi... 

 

« Il était une fois …»

 

-          Ecris-moi un conte, a dit Claire.

-          Un conte ?

-          Hum, hum, un conte pour enfants.

 

Quelques heures ont passé, quelques mois, quelques temps…

arrive une douce après midi de printemps où petits zenfants

s’installent tranquillement,

sur les coussins colorés d’une salle de bibliothèque.

 

Echange de risettes.

Moi, … j’échangerai bien mon trac contre la place sur le pouf rouge, là, juste en face de moi.

« Il était une fois …»

 

Quelques mots, une phrase, un paragraphe, une histoire.

« Il était une fois …»

 

Des lettres, des syllabes, des mots et des mots etdesmots édémo.

Mots frivoles qui s’envolent, mots sages au beau plumage, rigolos au gros dos, savants et partisans, banals ou fatals, mots austères au mauvais caractère, mots rigides, solides et  intrépides, mots tout mou qui s’ébrouent en faisant la moue, mots courts, mots longs, mots ronds, mots bonjour de toujours et d’amour.

 

Etre, noblement, la Magicienne d’un jour.

"Qui veut entrer dans le monde imaginaire du petit voilier rêveur, du poulpe solitaire, de la nasse rebelle et d’une jolie sardine fatiguée de nager ? "

 

La petite-fille du premier rang reste la bouche ouverte,

la gamine voisine ne me quitte pas des yeux !

Le blondinet du troisième rang s’est endormi,

le petit brun assis tout au fond tortille sa casquette l’air absent !

Une fillette rousse feuillette un livre d’images,

un grand dadais à l’air sérieux écoute avec attention.

« Il était une fois …»

 

Etre, une Voix.

Raconter humblement, chuchoter en douceur, tempêter pour de vrai, soupirer pour de faux, gémir pour rire, rire en pleurant, sourires.

Oublier qui on est, où on est, vibrer à l’unisson.

Et rond et rond petit patapon.


Etre, et faire naître.

Quelques mots, quelques gestes, une histoire, une illusion, des personnages, un mirage.

 

 … Mais l’histoire est finie.

- C’est fini, les enfants. 

 

Les zenfants se sont levés, se sont étirés, ont remis leurs casquettes sur leurs petites têtes, ont dit merci, les petits zenfants sont partis.


(Paru dans le N°60 "Le don du texte" de Filigranes)


 

Repost 0
13 août 2009 4 13 /08 /août /2009 18:23

Les marins appellent une traversée le fait de quitter la terre de vue, par exemple aller du continent en corse (environ 20 h en voilier) ou aux baléares (30 h). Evidemment il y a aussi les grandes traversées dans l'atlantique...

« E la nave va » *
 

 

 

Ciao passé déglingué, futur en clair-obscur.

Voici enfin l’instant d’ s’arrimer au présent,

De jouer à faire le mousse, qu’à pas la frousse,

De s’déguiser en moussaillon,
Aux bouclettes en tire-bouchon.

Larguées les amarres, on vire à l’est du phare.

 

Debout, à la proue, le capitaine fixe son mat, Déploie un bras, tâte son génois,

Moi, enraguée, sur le matelas rayé, à l’abri du cockpit,
Je ressuscite, en sybarite.
Mais si on tire à la courte-paille, écrivaille,

C’est toi qui sera mangé, obligé.

 

En attendant, faut naviguer, arriver, de l’autre côté, de la Méditerranée.

Et le soir, prendre son quart, dans le noir, scruter le radar

Faire la brave, face au vent. Rantanplan.

Mais que vient faire, Rantanplan, là-dedans ?

 

-         Hé matelot, t’as vu le bleu du ciel, sans pareil,
et le bleu de la mer, outre-mer ?
-        Ouais, et les cargos ventrus, qui nous foncent dessus

et la traversée, qui n’en finit plus

et les rafales, qui s’accélèrent

et mon cœur, qui se désespère, peuchère, il préfère la terre !

-         Je crois que t’exagères matelot ! 
Vise un peu les dauphins, qui viennent faire les malins,
et le bleu du ciel, à nul autre pareil et le bleu de la mer, outre-mer.

-         Ouais mais la mer moutonne et l’écume frisonne

et mon mental, s’estramaçonne

parce que la nuit, petit à petit, travestie en mistigri, nous a englouti…

 

Le jour s’est levé, le pitaine pas rasé, ensommeillé, boit son café,

Je sors sur le pont, scrute l’horizon.

-         Hé matelot, t’as vu l’arc en ciel dans le bleu du ciel
et la mer, qui se donne des airs, de star planétaire

et là-bas, au loin, t’as-vu… la terre, 

tout là-bas là-bas sous le banc de brume ?

-         Ouais, je sais, on est presque arrivé.

Bah ! C’était rien qu’une traversée,

une histoire pour se faire peur, pour entendre battre son cœur,

côtoyer les éléments, jouer avec le vent,

oublier les hommes, se mettre un peu la gomme,

et sous le soleil, dans le bleu du ciel,

et sur la mer, couleur outre-mer,

parbleu, chercher les dieux.

 


Film de Federico Fellini

 

 (Texte paru dans le N°66 « Ludotextes »  de Filigranes)

Repost 0
30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 11:18

 

Calanque de Port Miou près de Cassis


Ode à la calanque

… Et puis il y a le dimanche,
et ce dimanche… nous allons à Port Miou…

 

    Je suis en haut du chemin, je ne descends pas tout de suite,
Je regarde ce faux sentier qui descend, les arbres indisciplinés
    Et cette trouée bleue, là, dans le fond, qui m’appelle.
Les pierres roulent sous mes pas, j’hume l’air.
Le ponton est toujours là, notre voilier aussi.
    C'est comme une découverte à chaque fois.

 

Mes yeux s’emplissent de luminosité.

    Monter sur le bateau. Tout ce calme !

Regarder. Regarder cette mer apprivoisée par la terre.

Elles sont devenues amies-amies dans la calanque.

Elles flirtent sur les berges, loin du béton.

Pas de bruit agressif. S’allonger au soleil.
    Des bateaux passent.
Ils sortent.

                  

Pour nous ce dimanche, pas de sortie.
C’est une journée bricolage, moi,
j’en suis ravie.
Rien à faire, le bricolage,
C’est pour LUI.

 

Que s'appliquer à voir le temps passer.
Doucement, et toujours s’emplir les yeux. De bleu, de vert,
De cette eau qui pétille au soleil, de ce ponton de bois qui court
Après les navires.
De ces petites criques où jouent des enfants, de ces pierres blanches
De ces herbes folles.

Tourner la tête, et admirer encore cette drôle de maison
Qui se prend pour un Château.
Et tous ces mâts qui montent à l’assaut dans le ciel et qui brillent.

Ecouter. Ecouter les bruits de la calanque qui vit.
C’est une amarre qui plonge, des drisses qui claquent dans le vent,
Le teuf-teuf d'un moteur deux temps. La plénitude.

C’est l’heure de l’apéritif. De l’eau fraîche qui coule sur le pastis
Que l’on prend en compagnie des copains ou des voisins.
Et pourquoi diantre le pastis n’a-t-il pas le même goût à la calanque ?

 

Plus tard, quand le soir tombera, j’entendrai comme une harmonie.

C’est la calanque, c’est la paix.
Il faut partir, mais, pendant la montée, avant de retrouver la voiture
Et le monde civilisé,
Je me retourne pour prendre un dernier cliché…

    Quel nom lui donner…  Bonheur ?

 

- "Ode à la calanque" 
a été mon premier texte choisi par Filiigranes et publié dans le N°57 "Ici Midi" en septembre 2003.
En le relisant je me dis que je ne l'écrirais plus de cette manière à présent. Mais bon, il existe tel quel...


Repost 0
31 mai 2009 7 31 /05 /mai /2009 13:46

Aujourd'hui, dernier jour du joli mois de mai et voilà... qu'il pleut ! 
Peut-être en profiter pour se rappeler...

 

Théoule 

 

     Le voilier a jeté l’ancre dans la baie abritée du mistral entre l’entrée du port et la falaise aux maisons. Les imposantes demeures ont l’air de grosses coquilles d’escargot vides car malgré l’heure avancée dans la matinée, aucun signe de vie n’apparaît devant les façades visibles de la mer. A l’abri des vagues mon esprit divague. J’échafaude des secrets de famille, de machiavéliques héritages, des affaires louches sous les belles apparences quand la voix de mon époux me fait sursauter :
Quelle maison tu achètes… Moi, je crois que je vais prendre la blanche avec la

tente jaune et le parasol assorti, elle a un accès direct à la mer !
Elles ont toutes l’accès direct à la mer, un escalier creusé dans la falaise et lepetit quai privé au bord de l’eau… … Moi, j’achète l’autre blanche, celle de gauche. Regarde un peu ce fronton Art déco la gueule qu’il a !
Et cette maison étroite avec sa tour et ses volets menthe fraîche !
Elle… la route est juste derrière ! 
Le train aussi !
- Mais c’est la ligne de chemin de fer qui longe le bord de mer, cette ligne est

mythique ! Elle passe même où il n’y a pas de route… je l’ai prise une fois, les paysages sont sublimes… vertigineux…
- Peut-être ma chérie… mais en attendant, ici, le train, pratiquement il passe dans

ton jardin !

 

Il est difficile le capitaine.

Je lève alors la tête vers le haut de la falaise, une bastide ocre se détache sur un ciel d’azur pur, on a l’impression qu’elle va tomber dans la Méditerranée. Quatre immenses et somptueux palmiers donnent l’impression d’avoir été planté de part et d’autre de la majestueuse demeure dans le seul but d’une artistique mise en scène. Je serai curieuse de savoir qui a choisi de vivre en surplomb de cette trop haute falaise rouge dans un décor qu’on croirait sorti d’une histoire d’Agatha Christie ou d’un film d’Alfred Hitchcok !

Mes yeux reviennent se poser sur la toute blanche demeure Art déco, décidément cette baraque a de la classe !

Je m’invente un autre destin derrière les larges baies vitrées. Entre les collines vert foncé et le port bordé par son château de pierres brunes une résidence pour des vacances d’insouciance, sans problèmes de budget, ayant pour seul objet quelle robe mettre pour le souper servi par un domestique stylé.

Un TGV irisé passe avec paresse. Il n’a pas tort mon mari. C’est vrai que des trains n’arrêtent pas de circuler dans un sens, dans l’autre. Tiens, encore un qui vient de siffler…  Changeons de destin.

 

     Je me tourne vers l’entrée de la baie, un, deux, trois, quatre… huit mini-paquebots sont venus se mouiller pendant que j’habitais ma villa d’apparat. Etincelants sous le soleil, palaces flottants de milliardaires récidivistes, ils barrent l’horizon vers les îles de Lérins. Là c’est trop. Les inaccessibles univers des rutilantes résidences quaternaires au design hight tech bloquent mon imaginaire.

 

Moins ostentatoire, à quelques encablures de notre bateau, un voilier en acier de seize mètres environ, défiant les lois de la flottaison se balance. Il n’est pas rare de rencontrer sur les flots ce genre de bateau équipé pour faire le tour du monde. Mais pour l’instant, le bric à brac ahurissant empilé sur le pont : panneaux solaires, éolienne, linge qui sèche, seaux, bidons, semble attendre le grand départ sous l’unique présence à bord d’un berger allemand somnolent.

Encore une existence différente à imaginer. Quoique, réflexion faite, le confort précaire de la roulotte maritime à l’année ne me tente pas. Tant qu’à s’évader, évadons-nous vers le faste !

Je me tourne à nouveau vers ma blanche bâtisse préférée ourlée d’aloès panachés dégringolant vers l’eau salée. Mon regard s’accroche à des détails qu’il faudrait enregistrer coûte que coûte. Au premier étage : des fenêtres ornées de fer forgé, un balcon avec des balustres, serait-ce la chambre du maître de maison ? Dans le parc à l’abri de la haie de pittosporum et des massifs de buis taillés au cordeau une balancelle cernée par de gracieuses fleurs d’agapanthes en train de faner a l’air de s’ennuyer ; qui s’y réfugie, une belle romantique, des adolescents boudeurs, une gamine rêveuse ?

- Flash back - arrivent en pointillé les coussins orangés sur lesquels s’est balancée mon enfance.

Au rez-de-chaussée un salon se devine en arrière des portes–fenêtres grandes ouvertes encadrées de lourds rideaux ivoire retenus par des embrases. Ah ça, c’est embêtant je n’aime pas les rideaux retenus par des embrases.

 

Je me retourne vers le large.

Une colonie de gabians vient se poser sur l’eau.

Eux, ils habitent l’air, ils habitent le ciel, ils habitent le vent. Ils sont libres.

 

 
                                              (Texte paru dans le N° 73 de Filigranes "Mille maisons plus une" )

   

Repost 0
6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 06:24

« Pourquoi l’ai-je achetée ? »
Oui, franchement, pourquoi ? Etait-ce bien raisonnable ? Etait-ce indispensable ?  Une cruche de plus. Assurément, à propos de cruche, il y avait de quoi se poser la question…  Qui l’était le plus, de la poterie ou de moi ? Compléter notre collection ! Certes, ce pouvait être une réponse. Et le prix était abordable. Oui, mais ce n’était pas le moment. Oui… mais ce n’était jamais le moment. A l’euphorie de l’achat succéda l’abattement. La petite jarre sous le bras, je remontais la rue Edmond Rostand en pensant à ces vers dits par Christian dans Cyrano « j’ai peur qu’elle ne soit coquette et raffinée… » On pouvait dire que ça collait à peu près ! L’emplette était faite. Accepter  "L’Insoutenable légèreté de l’être"
  ? Pourquoi ne pas me laisser aller à la joie ? La culpabilité ne servait à rien. Indifférents à mon problème existentiel, des passants me croisaient, me doublaient, probablement eux aussi en proie à d’autres questions que j’aurais parié plus dramatiques. L’air était encore chaud pour un mois d’octobre et le ciel au-dessus des vieilles façades d’un bleu encourageant. L’azur était optimiste, lui.

Arrivée à la maison, je m’empressais de débarrasser la jarre rebondie de son papier d’emballage, de palper sa rondeur sensuelle, sa matière à la fois douce et rugueuse. L’Homme de ma vie approuva mon choix, en se demandant à haute voix d’où pouvait venir l’ustensile, quelle avait été son utilité, quel pouvait bien être son âge ; tout en regrettant les restes de peinture verte et rose accrochés aux flancs de la poterie. Je trouvais quant à moi que ces couleurs écaillées et fanées la rendaient plus humaine, plus proche que ces grandes sœurs argileuses alignées sur le haut de la longue étagère de notre séjour. Sans tarder, après un rapide coup de chiffon, je l’attrapais délicatement par une anse et grimpais sur l’échelle pour l’installer à côté des autres. Puis, reculer, me laisser choir sur le divan du salon. M’accorder enfin un instant de plaisir, un moment de volupté. Soupirer d’aise et de contentement. S’emplir d’une profonde satisfaction, se laisser aller à la contemplation, à l’admiration. La petite jarre était là, dans l’espace, exactement où elle devait être. Elle était justifiée.

 

 
Le portrait Gogol 1835
♣ Milan Kundera - Editions Gallimard 1984

( Paru dans le N° 65 de Filigranes «Est-Ouest... et retour»)

Repost 0
5 mai 2009 2 05 /05 /mai /2009 07:13

Penser ne pas penser
Penser ne pas penser
Mais les soucis insistent et les problèmes persistent
Il serait temps vraiment de prendre un peu le temps
D'aller là-bas...

Car

 « S’il est impossible de ne pas penser à quelque chose, il reste encore possible de penser à autre chose » (Lewis Carrol)


Il est un bassin…
 

 

Il est des lieux, il est des gens. Existerait-il des gens sans lieux ?

Existerait-il des lieux sans gens ?

 

Il est un chemin serpentin entre chênes, ronces et arbres aux noms inconnus qui  monte doucement vers les hauteurs d’un parc et un bassin jouant à se camoufler derrière des frondaisons. Mais avant d’arriver à la Place de la Paix Absolue, une tonne de choses à envoyer balader, la valise à boucler, la maison à fermer.

Quand l’échappée vers l’oubli du Moi a-t-elle véritablement commencé ? Au moment de monter dans le premier train, le second train, le car desservant plusieurs villages, la multitude de marches à monter…

Ou alors tout à coup au détour du sentier quand je me suis arrêtée au bord du bassin ?

Ou je suspens mon pas, où je respire tout bas avant de reprendre une marche nonchalante autour du vaste bassin sinueux où je m’immobilise enfin, déjà apaisée, près d’un bosquet. Et voilà l’eau, lisse, plate, tranquille, sereine. A l’image de ses habitantes : de grosses et lourdes carpes koï de toutes les couleurs, lisses, plates, tranquilles, sereines dans leur nage lente.

Eau sombre où se reflètent les nuages qui dérivent dans le ciel, où se réfléchissent les branches des arbres qui l’entourent. Toutes choses que la surface liquide, mouvante ne prendra pas, se contentant de les regarder passer.

Laisser les pensées s’effilocher au fil de l’eau comme ondoient au cours de l’eau les carpes noires, rouges, blanches, striées, tachées. Pas une pareille à l’autre. Pas une, jamais. Toutes différentes et pourtant si semblables dans leurs tours et leurs détours.

Maintenant Messieurs mes désirs, voici venu le temps de laisser mourir tous vos soupirs.

Maintenant comme il est écrit sur la pancarte de bois accrochée au tournant menant au bassin vient le temps d’entrer dans le silence, silence.

 

Clapotis. Murmure du vent léger.

Gazouillis. Cris d’oiseaux.

Craquements. Bruissements.

 

Soudain, un bruit de pas. Un promeneur. Chut, juste échanger un sourire entre quelques regards froissés.

 

Sur un des côtés de l’esplanade où s’immisce l’étendue d’eau, la vue donne sur la vallée. Je m’approche dans les grondements sourds et lointains des camions et des  voitures passant probablement à toute allure là-bas tout en bas sur la route grise, pour regarder comme perdues dans un autre monde, quelques bâtisses plantées en plein champs.

Je reviens vers le bassin. Encore un peu… m’attarder… en m’asseyant sur un des bancs de pierre disposé pertinemment sur une des rives par des mains d’hommes pour le bien-être d’autres hommes. Je tombe dans la quiétude. Gratitude.

 

A la surface du bassin, parcelles de beauté éparpillées par un hasard au goût exquis, des lotus à la dérive, instantanés de perfection que déjà viennent troubler une caravane de feuilles mortes, une ronde de fleurs fanées et les rides provoquées par l’air et les légers courants.

Carpes, ciel, nuages et mon reflet dans l’eau. Une image pour partir en voyage… « de l’autre côté du miroir »*. Si peu profonde pourtant cette onde invitation à plonger au-dedans de soi, en deçà du temps qui traîne nos peines, pareil aux nuages qui se mêlent et se démêlent, semblable au temps qui glisse comme les carpes lisses.

Méditation.

Trois carpes sacrées à la réelle majesté. Quatre nuages qui surnagent. Des ombres traînantes, rasant les bancs, les pierres, le bassin.

Zut une pensée. C’est pas gagné !

 



(Paru dans le N°71 de Filigranes « Au prétexte de lieux communs»

* Lewis Carroll


Repost 0
27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 06:02

 « Chiche » s’est exclamé Francis.

Chiche ? Euréka ! Voici mon point de départ pour démarrer ce récit. Chiche… que je le fais ! Sera-t-il une thèse ou une anti-thèse, contiendra-t-il des ellipses, une antiphrase, une hyperbole, voire une noble parabole, y mettrais-je des assonances, abuserais-je de la litote ? Au fait, avez-vous remarqué que toutes ces figures de rhétorique sont féminines ?

D’accord mais ce texte alors ? Cette thématique, ce point de départ ? Et bien justement point de départ : point. Ah, une si petite chose ? Oui, j’ose ! Donc, le point. Point. Quoi, déjà le point final ? Point du tout. On a dit point de départ car, à partir de quoi commence le cercle, le carré, le losange, le triangle… sinon à partir de ce premier lieu sans étendue dit circulaire ou elliptique.

« On distingue parmi les points remarquables d’une courbe ceux où la dérivée de l’une des coordonnées par rapport à l’autre se trouve indéterminée, sans être ni nulle ni infinie. Ces points prennent le nom de point singuliers ». C’est texto dans mon vieux dico. Vous avez suivi ? Interrogation. Moi non, j’ai juste attrapé le vertige. Finalement ce truc là n’est pas pour moi, stop là, exclamation ! C’est la fuite, le point de non retour, suspension…

Ne reste plus qu’à déborder mon polygone de sustentation en m’accrochant à l’antenne de la parabole pour changer un peu de point de vue comme dans le cercle des poètes disparus.

« Moteur ».

Mais le moteur, c’est le ventre et le cœur, pas la tête, pas la tête.

La tête trace et des fois se trompe de route.

La tête voudrait peut-être laisser une trace. Hiéroglyphes, signes kabbalistiques, animaux de la grotte de Lascaux, vitraux de cathédrale, dessins géométriques… Signes relatifs, mais le sage l’affirme : derrière le relatif, l’absolu.

Mental. Calcul. Division. Abstraction. J’abandonne.

Aujourd’hui, mieux vaut se pencher sur les lignes colorées, les lignes brisées, les cercles improbables, les arrondis mal finis, ce trait plus épais qui figurent sur la feuille de papier présentée. Quoi voir ?

- C’est une princesse, dit l’enfant.

 

 (Paru dans le N°69 « Courbes et figures »  de Filigranes)


 

Repost 0

Blog Ribambelle D'écritures

  • : LEMONDEPHILOMENE
  • LEMONDEPHILOMENE
  • : Ecritures, lectures, autres slams et divagations par Jeannine Anziani alias Philomène
  • Contact

Profil

  • Philomène
  • En l'an 2000, j'ai décidé de changer de vie ! Disons, de me consacrer à ce que j'avais toujours rêvé de faire : écrire... Alors, depuis, j'écris... pour les grands et pour les petits !
  • En l'an 2000, j'ai décidé de changer de vie ! Disons, de me consacrer à ce que j'avais toujours rêvé de faire : écrire... Alors, depuis, j'écris... pour les grands et pour les petits !

Ouvrages parus

!cid 784A2A53-C404-499D-B6DE-691DD5C21D7B@home

 Phocette, la petite souris marseillaise (Editions de l'Hippocampe)

 

Recherche