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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 17:00

Ce qu'il y a de précieux pour moi, avec un séminaire en Filigranes (voir article d'hier), c'est qu'à la suite de la journée, je me sens toujours grandie ! A chaque fois j'apprends...

Dimanche, dans cette thématique "Dans le multiple", c'est Michèle Monte et Teresa Assude (Filigranistes de la première heure et professeurs émérites l'une et l'autre) qui ont, en quelque sorte, officié. En nous menant à la rencontre des poèmes de Fernando Pessoa.

Je connaissais mal le poète et point du tout ses hétéronymes : Bernardo Soares, Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos...

Je suis tombée sous leur charme et senti un tel écho avec l'enseignement d'Arnaud Desjardins...

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Vivre, c'est être un autre

 

Vivre, c'est être un autre. Et sentir n'est pas possible si l'on sent aujourd'hui comme l'on a senti hier : sentir aujourd'hui la même chose qu'hier, cela n'est pas sentir - c'est se souvenir aujourd'hui de' ce que l'on a ressenti hier, c'est être aujourd'hui le vivant cadavre de ce qui fut hier la vie, désormais perdue.

Tout effacer sur le tableau, du jour au lendemain, se retrouver neuf à chaque aurore, dans une revirginité perpétuelle de l'émotion - voilà seulement ce qu'il vaut la peine d'être, ou d'avoir, pour être ou avoir ce qu'imparfaitment nous sommes.

Cette aurore est la première du monde. Jamais encore cette teinte rose, virant délicatement sur le jaune, puis un blanc chaud, ne s'est ainsi posée sur ce visage que les maisons des pentes ouest, avec leurs vitres comme des milliers d'yeux, offrent au silence qui s'en vient dans la lumière naissante. Jamais encore une telle heure n'a existé, ni cette lumière, ni cet être qui est le mien. Ce qui sera demain sera autre, et ce que je verrai sera vu par des yeux recomposés, emplis d'une vision nouvelle.

Collines escarpées de la ville ! Vastes architectures que les flancs abrupts retiennent et amplifient, étagements d'édifices diversement amoncelés, que la lumière entretisse d'ombres et de taches brulées - vous n'êtes aujourd'hui, vous n'êtes moi que parce que je vous vois, et je vous aime, voyageur penché sur le bastingage, comme un navire en mer croise un autre navire, laissant sur son passage des regrets inconnus.

 

Bernardo Soares

 

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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 12:07

Quelquefois, mon regard tombe en arrêt.

Sur certaines lignes d'un article, un paragraphe d'un bouquin,  un poème. Et je me dis « qu'est-ce que j'aimerais avoir écrit ceci ! »

Ne voyez dans la pensée aucune jalousie mais au contraire une admiration sans borne pour la beauté, la finesse et la justesse des phrases qui, en plus, s'accordent exactement à mon moment présent. Pointe un désir illusoire : arriver peut-être, un jour, à m'exprimer en parallèle !

C'est ainsi que je découvre aujourd'hui quelques vers extraits du recueil Dixième poésie verticale du poète argentin Roberto Juarroz (1925-1995) :

 

"Il est des heures qui nous ouvrent les mains

et retournent comme un texte fané

la leçon fatiguée qu'est le monde.

 

L'initiative ne nous appartient pas.

Les choses se déprennent ou s'ouvrent

comme s'il y avait des ondes, des courants

ou des motifs

qui parcourent le temps et l'espace,

changent les situations,

corrigent les substances,

dépoussièrent des textures

et peut-être même inventent

de nouvelles manières de l'être,

des variations ou des échappements.

 

Et parmi tant de processus curieusement ambigus

non seulement nos mains s'ouvrent

comme de fertiles manoeuvres,

mais parfois quelque chose se pose aussi sur elles,

comme pour se reposer un instant de l'abîme."

 

 

Roberto Juarroz traduit de l'espagnol par François-Michel Durazzo

 

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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 16:31

Il y a vraiment des jours où la vie me malmène. Où je broie du gris, du noir.

                                                                                  (Comme tout le monde ?)

Il y a vraiment des soirs où des films sombres s'impriment dans ma tête.

                                                                                  (Comme tout le monde !)

Des jours et des soirs et des nuits à avoir du mal à dire OUI, à accepter les coups du sort, encore et encore. Provence-039.jpg

 

Mais pour soigner la tête ? Rien que de mieux que les poètes !

 

«Et si on essayait d'être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple ?»

 

Jacques Prévert

 

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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 07:17

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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 11:55

S'il y a un endroit où les métamorphoses (suite aux deux articles précédents) sont quotidiennes, voire se produisent de minute en minute, c'est, sans contexte, le jardin.

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« Mais elle était du monde où les plus belles choses
    Ont le pire destin,
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
    L’espace d’un matin. »

 

François de Malherbe

 

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Adieu la rose, ma leçon de vie du jardin...

 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 12:43

6190424803_0c87efd10f.jpgLe dernier film de Robert Guédiguian vient de sortir : Les neiges du Kilimandjaro. L'action se passe à L'Estaque.

Je ne l'ai pas encore vu mais j'ai lu dans un hebdo que : Les pauvres gens, un des poèmes du recueil La Légende des Siècles, de notre immense Hugo avait servi de point de départ au film.

Ces Pauvres Gens, pour moi, c'est un souvenir de lycée. Quelques strophes apprises par coeur, une récitation comme on disait,  qui m'avait mis les larmes aux yeux. Mais, tout de même, une réminiscence de lyrisme et d'humanisme magnifique. J'ai voulu le retrouver, le relire, le voici, et j'ai encore pleuré !

 

Les pauvres gens

 

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.
Le logis est plein d'ombre et l'on sent quelque chose
Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.
Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.
Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle
Aux planches d'un bahut vaguement étincelle,
On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.
Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,
Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent
La haute cheminée où quelques flammes veillent
Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,
Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit.
C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume,
Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,
Le sinistre océan jette son noir sanglot.

II

L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,
Il livre au hasard sombre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille,
Car les petits enfants ont faim. Il part le soir
Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.
Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.
La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,
Remmaillant les filets, préparant l'hameçon,
Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson,
Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.
Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment,
Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit.
Dur labeur ! tout est noir, tout est froid ; rien ne luit.
Dans les brisants, parmi les lames en démence,
L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense,
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,
Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,
Ce n'est qu'un point ; c'est grand deux fois comme la chambre.
Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre,
Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,
Comme il faut calculer la marée et le vent !
Comme il faut combiner sûrement les manoeuvres !
Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ;
Le gouffre roule et tord ses plis démesurés,
Et fait râler d'horreur les agrès effarés.
Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées,
Et Jeannie en pleurant l'appelle ; et leurs pensées
Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur.

III

Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur
L'importune, et, parmi les écueils en décombres,
L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres
Passent dans son esprit : la mer, les matelots
Emportés à travers la colère des flots ;
Et dans sa gaine, ainsi que le sang dans l'artère,
La froide horloge bat, jetant dans le mystère,
Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers ;
Et chaque battement, dans l'énorme univers,
Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes,
D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes.

Elle songe, elle rêve. - Et tant de pauvreté !
Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été.
Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge.
- Ô Dieu ! le vent rugit comme un soufflet de forge,
La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir
Les constellations fuir dans l'ouragan noir
Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre.
C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre
Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux,
Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux,
Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise,
Prend un pauvre marin frissonnant, et le brise
Aux rochers monstrueux apparus brusquement.
Horreur ! l'homme, dont l'onde éteint le hurlement,
Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge ;
Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !

Ces mornes visions troublent son coeur, pareil
A la nuit. Elle tremble et pleure.

IV


Ô pauvres femmes
De pêcheurs ! c'est affreux de se dire : - Mes âmes,
Père, amant, frère, fils, tout ce que j'ai de cher,
C'est là, dans ce chaos ! mon coeur, mon sang, ma chair ! -
Ciel ! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes.
Oh ! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes,
Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron,
Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon,
Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse,
Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse,
Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font,
Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond,
A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile,
Eux n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile !
Souci lugubre ! on court à travers les galets,
Le flot monte, on lui parle, on crie : Oh ! rends-nous-les !
Mais, hélas ! que veut-on que dise à la pensée
Toujours sombre, la mer toujours bouleversée !

Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul !
Seul dans cette âpre nuit ! seul sous ce noir linceul !
Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits. - Ô mère !
Tu dis : "S'ils étaient grands ! - leur père est seul !" Chimère !
Plus tard, quand ils seront près du père et partis,
Tu diras en pleurant : "Oh! s'ils étaient petits !"

V

Elle prend sa lanterne et sa cape. - C'est l'heure
D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure,
S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal.
Allons ! - Et la voilà qui part. L'air matinal
Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche
Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche.
Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin ;
On dirait que le jour tremble et doute, incertain,
Et qu'ainsi que l'enfant, l'aube pleure de naître.
Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre.

Tout à coup, à ses yeux qui cherchent le chemin,
Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain
Une sombre masure apparaît, décrépite ;
Ni lumière, ni feu ; la porte au vent palpite ;
Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux ;
La bise sur ce toit tord des chaumes hideux,
Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.

"Tiens ! je ne pensais plus à cette pauvre veuve,
Dit-elle ; mon mari, l'autre jour, la trouva
Malade et seule ; il faut voit comment elle va."

Elle frappe à la porte, elle écoute ; personne
Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.
"Malade ! Et ses enfants ! comme c'est mal nourri !
Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari."
Puis, elle frappe encore. "Hé ! voisine !" Elle appelle.
Et la maison se tait toujours. "Ah ! Dieu ! dit-elle,
Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!"
La porte, cette fois, comme si, par instants,
Les objets étaient pris d'une pitié suprême,
Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même.

VI

Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans
Du noir logis muet au bord des flots grondants.
L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.

Au fond était couchée une forme terrible ;
Une femme immobile et renversée, ayant
Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant ;
Un cadavre ; - autrefois, mère joyeuse et forte ; -
Le spectre échevelé de la misère morte ;
Ce qui reste du pauvre après un long combat.
Elle laissait, parmi la paille du grabat,
Son bras livide et froid et sa main déjà verte
Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte
D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté
Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité !

Près du lit où gisait la mère de famille,
Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,
Dans le même berceau souriaient endormis.

La mère, se sentant mourir, leur avait mis
Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,
Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe,
Ils ne sentissent pas la tiédeur qui décroît,
Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.

VII

Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble !
Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble
Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant,
Pas même le clairon du dernier jugement ;
Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge.

Et la pluie au dehors gronde comme un déluge.
Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort,
Une goutte parfois tombe sur ce front mort,
Glisse sur cette joue et devient une larme.
La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme.
La morte écoute l'ombre avec stupidité.
Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté,
A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange ;
Il semble qu'on entend ce dialogue étrange
Entre la bouche pâle et l'oeil triste et hagard :
- Qu'as-tu fait de ton souffle ? - Et toi, de ton regard ?

Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères,
Dansez, riez, brûlez vos coeurs, videz vos verres.
Comme au sombre océan arrive tout ruisseau,
Le sort donne pour but au festin, au berceau,
Aux mères adorant l'enfance épanouie,
Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie,
Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau,
Le refroidissement lugubre du tombeau !

VIII

Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte ?
Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte ?
Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant ?
Pourquoi son coeur bat-il ? Pourquoi son pas tremblant
Se hâte-t-il ainsi ? D'où vient qu'en la ruelle
Elle court, sans oser regarder derrière elle ?
Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé
Dans l'ombre, sur son lit ? Qu'a-t-elle donc volé ?

IX

Quand elle fut rentrée au logis, la falaise
Blanchissait; près du lit elle prit une chaise
Et s'assit toute pâle ; on eût dit qu'elle avait
Un remords, et son front tomba sur le chevet,
Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche
Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche.

"Mon pauvre homme ! ah ! mon Dieu ! que va-t-il dire ? Il a
Déjà tant de souci ! Qu'est-ce que j'ai fait là ?
Cinq enfants sur les bras ! ce père qui travaille !
Il n'avait pas assez de peine ; il faut que j'aille
Lui donner celle-là de plus. - C'est lui ? - Non. Rien.
- J'ai mal fait. - S'il me bat, je dirai : Tu fais bien.
- Est-ce lui ? - Non. - Tant mieux. - La porte bouge comme
Si l'on entrait. - Mais non. - Voilà-t-il pas, pauvre homme,
Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant !"
Puis elle demeura pensive et frissonnant,
S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime,
Perdue en son souci comme dans un abîme,
N'entendant même plus les bruits extérieurs,
Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,
Et l'onde et la marée et le vent en colère.

La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire,
Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ;
Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,
Joyeux, parut au seuil, et dit : C'est la marine !

X

"C'est toi !" cria Jeannie, et, contre sa poitrine,
Elle prit son mari comme on prend un amant,
Et lui baisa sa veste avec emportement
Tandis que le marin disait : "Me voici, femme !"
Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme
Son coeur bon et content que Jeannie éclairait,
"Je suis volé, dit-il ; la mer c'est la forêt.
- Quel temps a-t-il fait ? - Dur. - Et la pêche ? - Mauvaise.
Mais, vois-tu, je t'embrasse, et me voilà bien aise.
Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet.
Le diable était caché dans le vent qui soufflait.
Quelle nuit ! Un moment, dans tout ce tintamarre,
J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre
A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là ?"
Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla.
"Moi ? dit-elle. Ah ! mon Dieu ! rien, comme à l'ordinaire,
J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre,
J'avais peur. - Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal."
Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,
Elle dit : "A propos, notre voisine est morte.
C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe,
Dans la soirée, après que vous fûtes partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine ;
L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine.
La pauvre bonne femme était dans le besoin."

L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :
"Diable ! diable ! dit-il, en se grattant la tête,
Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.
Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait
De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ?
Bah ! tant pis ! ce n'est pas ma faute, C'est l'affaire
Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.
Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons ?
C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.
Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.
Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres.
Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche,
C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu ? Ça te fâche ?
D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.

- Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!"

 

(Victor Hugo 1802 - 1885)

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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 11:39

 

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En ces temps où l'actualité nous bouscule, où il est bien difficile de trouver un motif qui nous prouverait que l'humanité progresse, je pense aux quatre premiers vers du célèbre poème de T.S. Eliot :

 

Les hommes creux  

 

"Nous sommes les hommes creux

  Les hommes empaillés

                           Cherchant à vivre ensemble

                                     La caboche pleine de bourre".

 

                                                       T.S. Eliot (1988 - 1965)

 

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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 08:58

 

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En ce mois d'avril, tous les matins, une surprise au jardin. Un jour ce sont les roses dégradées du Mutabilis Chinensis, le lendemain le Banks aux ponpons jaunes, n'en finissant plus de grimper (mais où va-t-il s'arrêter ?) qui m'offre un spectacle inégalé.

Cistes, dimorphotecas, giroflées... quel régal pour les yeux et le coeur !  Et comme ça sent bon...

"Il faudrait mettre la ville à la campagne" le poème est juste un peu plus bas  ... et pourquoi pas faire entrer la campagne dans la ville ?

 

  "Il faudrait mettre la ville à la campagne" 

 

 

Dans les villes, y'a des bagnoles

qui s'bouculent et qui s'torgnolent,

et y'a des arbres mourants

qui n'ont pas assez d'bon vent.

 

A la campagne y'a des vaches

qui fleurissent chaque été ;

et des rivières de lait

où pouss'nt des bouquets d'girafes

 

et puis des champs d'sucettes

mêlées de coq'licots, et puis des esquimos

dans les muguets-clochettes.

 

Mais dans les villes, y'a des bagnoles

mais y'a des agents et des écoles

et puis des enfants-sardines

enfermés dans la cuisine.teet

eetet

.Christian Poslaniec

 

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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 09:07

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« Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux. »

 

( Le petit Prince ♥ Saint-Exupéry)

 

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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 14:04

 

(...) Parce que tous les commencements des peuples sont poétiques.

Edouard Glissant

(1928 - 3 février 2011)

 

Les poètes nous quittent, les poètes s'en vont... pour un monde meilleur...

Enfin nous l'espérons.

Après Edouard Glissant le 3 février,

Voici Andrée Chedid qui nous abandonne à son tour.

Nous reste à jamais leurs mots, leurs rimes,

Sans jamais se lasser savourons-les avec amour.

 

 

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Je plante là ma vie

Qui m'encombre

Se rabâche

Et me fuit

Je l'égare, la dépose

Et l'abandonne

Elle m'importune

Je cède et la ressaisis

Pour quelques jours encore

Pour l'imaginaire des choses

Et le langage des fruits.

 

Andrée Chedid, L'Etoffe de l'univers

(1920 - 6 février 2011)

 

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