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31 décembre 2016 6 31 /12 /décembre /2016 16:41
Chantal pendant un séminaire de la revue Filigranes

Chantal pendant un séminaire de la revue Filigranes

 

 

Un moment que je voulais mettre de l'ordre dans les catégories de ce blog. De l'ordre, et rafraîchir un peu aussi ! Pour commencer une année nouvelle, c'était une bonne idée non ? Donc j'ai voulu supprimer "Nouvelles en plusieurs épisodes" (une drôle d'idée !) et les remplacer par "Des nouvelles". Sauf que, patatras ! En modifiant la catégorie, certaines nouvelles se sont enfuies...

Aussi, ne me reste plus qu'à les remettre. Peut-être pas toutes en définitive, mais Secret de Béton, de Chantal Blanc, la voici :

 

Secret de Béton

 

 

Depuis des mois, il pleut dans ce coin de France réputé pour son ensoleillement. Les vitres de la petite maison transpirent après avoir été battues par les rafales mouillées. Les rares heures où le vent pousse la pluie plus loin, je vois la campagne à travers la dentelle beige et grise, résistante, le temps de l’accalmie.

Soleil timide ou brûlant qui fait exploser les petits points brodés par la conjugaison de l’eau, de la poussière et du vent. J’ai à peine le temps de m’habituer à cette trêve douce ou brûlante, mais toujours trop courte, que le ciel à nouveau s’assombrit.

Si l’averse est verticale et calme, la dentelle résiste et fait la nique à cette vaine douche, mais lorsque le tonnerre éclate, lorsqu’il frappe à plusieurs reprises sur le gong de sa voix grave, lorsque les trombes dégringolent subitement, l’eau cette fois-ci remplit son rôle de lavandière, elle efface, démaille l’ancien dessin qui décorait mes fenêtres…jusqu’à la prochaine offensive du vent, brise ou bourrasque chargée de poussières qui vont rebroder de jolis rideaux, il faut préciser qu’ici, les dentellières sont réputées.

 

Depuis des mois, il pleut ; j’étais venu pour le calme, la douceur du printemps, dans ce coin proche de Vauvert, à Montcalm exactement. J’étais venu pour sécher tranquillement mes pleurs, pour hennir avec les chevaux et recevoir les couleurs de la vie. J’étais venu pour respirer le sable, le faire glisser entre mes doigts, je pensais qu’ils en seraient minéralisés pour fournir l’énergie nécessaire à l’écriture de mon œuvre. Je m’étais souvenu de magnifiques vacances avec mes parents à Aigues Mortes. J’avais découvert les chevaux et leurs gardians, les taureaux, et des oiseaux d’une taille insoupçonnée aux yeux d’un jeune enfant, les flamants roses surtout m’avaient marqué. J’ai préféré la rusticité d’un hameau au défilé incessant des touristes visitant les cités célèbres de la Petite Camargue.

 

Mais il pleut depuis des mois, trois ou quatre, je ne sais plus bien, il pleut depuis mon arrivée. Et la pluie est contagieuse, elle entretient mes larmes, elle me couvre de ses gouttes, de son eau, elle me transperce jusqu’à la moelle. Alors, je rentre ; je ne prends pas ma voiture pour aller sur la plage, plus loin… D’ailleurs, le sable coulerait-il dans ma main ouverte ? Ce sable si fin, mais détrempé, collerait à mes doigts, il serait gant de sable mouillé, béton fendillé, il emprisonnerait mon désir d’expression. Momifiée, ma main ne pourrait s’affranchir.

 

Depuis des mois, il pleut alors que j’étais venu pour raconter mon secret. Comment écrire quand l’écrivain se sent pris par le béton, (l’écrivain, c’est moi en l’occurrence). Je le connais trop bien, ce matériau pour en parler objectivement. Pourtant, je ne suis ni maçon, ni couleur de béton, je suis fils de pasteur et j’ai fait des études : normal et inévitable quand le hasard de la naissance vous fait atterrir dans une famille de pasteur, professeur en sus ! Je n’aime ni le béton, ni le sable mouillé.

Je suis fatigué de la neige, de la pluie des Vosges. J’étais venu trouver le soleil, le bleu tout en haut, le bleu au loin, regarder le bout du monde là où la ligne de fusion des deux bleus n’est plus ligne. J’étais venu ici pour échapper au gris du haut et au vert souvent foncé du sol de ce pays où même le nom annonce l’obscurité : « Vosges », le O du noir, des monts, le O lové sur soi. Je voulais du clair : dans « Camargue », le A de la clarté a deux yeux, j’y lisais le A de la guitare, des flamants, du sable et des plages, avec ce A, je voulais rencontrer l’aventure, l’avenir après avoir dissous mon passé…

 

Mais, voilà : il pleut depuis des mois, le climat est devenu monomaniaque par ici, et même si je profite de courtes récréations ensoleillées, je ne peux m’empêcher de craindre le retour du gris. Mon plaisir est gâché, se durcit et je ne parviens pas à écrire mon histoire. Chez moi aussi, il pleut souvent en glace fondue, en crachin, en giboulées, je ne supportais plus ce froid rude ; Ici, il pleut en rosée, en averse ou en cascade, c’est plus franc, plus salé, iodé, mais je commence à perdre patience, le temps s’écoule, indifférent… A cette allure, mes économies vont fondre comme sucre dans l’eau.

 

J’avais besoin de m’éloigner, un congé sans solde m’a été accordé par la direction du collège d’Epinal où je professe depuis deux ans. Congé accordé en raison d’un deuil très difficile. Ma mère est infirmière, son travail est devenu thérapie. Moi, je n’ai pas pu. Je devais partir, en petite fugue bien orchestrée pour le matériel, la vie physique : une maisonnette, presqu’une cabane de gardian où dormir et manger. Parce que là-haut, dans ma montagne, la musique de mon âme se détériorait sérieusement, mes portées s’effondraient sous les bémols, mes noires et mes blanches finissaient par se mêler pour donner des notes grises sans discipline temporelle qui s’écrasaient sur les lames du parquet de chêne. Quant aux croches, elles eurent vite fait de s’échapper pour danser dans les fougères, à l’abri, au creux des sous-bois.

 

Depuis des mois, il pleut, mon papier est mouillé ; mon crayon le déchire, le troue, mes mots se glissent dans les fibres de bois du bureau d’écolier que j’ai immédiatement adopté. Impossible de les rattraper ! Matière en moins pour m’expliquer, pour lui expliquer, pour qu’elle comprenne.

Le temps presse, le temps pleut, la pluie lave d’habitude ; moi, je me sens immergé, dans un scaphandre avec un masque brodé et des mains raidies par le métal, comme dans du béton. Mes gestes sont ralentis, pesants, ma voix est enfermée. Bizarre… je me sens trempé dedans et enfermé dehors, imperméabilisé… Non, pas toujours.

En un mois, nous sommes en juin, je crois, j’ai pu me promener une fois en pleine nature sauvage, des parfums d’iris tardifs, de genêts ont caressé mes épaules, un nuage est passé au-dessus de moi, c’était une colonie de cigognes en migration venues certainement pour s’accoupler et nicher par ici. Un tout petit instant, j’ai pensé être à Colmar, en Alsace, plutôt à

Côté de Mulhouse où se trouve un magnifique parc naturel : « la petite Camargue Alsacienne »où les cigognes réapparaissent chaque année, j’aime quand elles claquettent, quelques nids coiffent alors des cheminées. Ici, je suis en « petite Camargue »de Provence, je n’avais pas fait le rapprochement jusqu’à aujourd’hui, il est vrai qu’au-delà de l’appellation, d’une réserve ornithologique et de la proximité de lieux secs et humides, la comparaison s’arrête là ; La faune, la flore sont très différentes, les couleurs plus vives ici, la musique plus légère et chantante, l’accent aussi, les odeurs plus épicées, les vins sont de Costières et là-bas ou plutôt là-haut, le vin est d’Alsace.

Je suis retourné jusqu’à ma voiture, j’ai côtoyé des roselières et j’ai compris pourquoi tant de cabanes de gardians étaient couvertes de roseaux. J’ai envié le bon sens de l’occitan.

 

J’ai des parents formidables, non… j’ai une mère adorable, aimante, mais suffisamment ouverte aux autres, à ses malades et amis infirmiers, ce qui lui a permis de ne pas m’étouffer. Mon père… était un homme très respectable, bon éducateur, disponible et accueillant du point de vue pastoral, mais un peu dur avec moi. Il se voulait sculpteur de mon avenir et traçait mon chemin sans se préoccuper de mes désirs : j’ai eu longtemps l’impression d’être une boule de glaise modelable à volonté. Mais, une fois le moule réalisé, ce que j’appelle ‘ma carapace’, à l’intérieur, tout au milieu, j’ai résisté, je me suis serré, durci en nodule minéral et j’ai attendu… longtemps.

J’ai obéi, j’ai donné le change à ma mère. Et j’ai grandi. Et je me suis oublié… un temps.

 

Depuis mon arrivée ici, il pleut et je n’arrive pas à m’écrire, alors, je rêve, je me réinvente. J’aimerais être ‘musique’ pour faire frissonner les gypsies, pour les inspirer, pour être écoutée, pour être jouée par des admirateurs de Django ou Manitas. J’aimerais être un bon ‘ biou’ en langue d’Oc, je pourrais porter cocarde bi ou tricolore pour me faire un nom dans une manade, comme celles de Vauvert Montcalm, Nicollin, Félix ou Martini. La ‘ferrade’ n’est qu’un mauvais moment vite oublié. Ce marquage est pratiqué en pleine jeunesse sur les poulains et taurillons d’environ un an et je crois qu’ils ne sentent pas grand-chose. Il faudra que je sois ‘bistourné’ je préfère ce mot à l’autre, (plus classique et moins chantant à l’oreille), épreuve douloureuse, sûrement, mais qui résoudrait mon problème de choix que je trimballe depuis des années. Bien sûr, mon père était incapable de suspecter une telle aberration de la nature ! Ainsi ‘adoubé’, je pourrais partir en’abrivado’, courir et revenir en ‘ bandido’ après et pourquoi pas, être nommé biou d’Or.

J’aimerais être un héron cendré, ou plutôt un flamant rose, même s’il faut attendre au moins quatre ans pour le devenir, ‘rose’. J’aimerais être un flamant rose pour voyager, souvent, construire une famille et évoluer dans les airs, être admiré. Et puis, je trouve le flamant plus élégant que la cigogne que je connais bien.

Musique, biou, flamant, je ne craindrais plus cette pluie.

 

J’aimerais encore être genêt, éclairer de soleil la nature et essaimer avec ou sans vent : la graine du genêt pousse toute seule une fois sur la terre. J’aimerais être ‘taureau’ bien noir pour enthousiasmer les aficionados et pour mettre au sable le torero avec son ‘costume’ imbu de ses paillettes. J’aimerais être ‘cheval’, tout blanc, pas de labour, pas de course, mais de Camargue pour l’entente avec nature et gardian. J’aimerais être soleil, pour réchauffer le monde, pas pour le brûler, pour sécher le linge, pas les cœurs, j’aimerais être soleil pour éclairer, rayonner, régner…

Genêt, taureau, cheval, je ne craindrais plus cette pluie.

 

Il pleut toujours et encore. Pourra-t-on sauter le feu de la St Jean ?

Bientôt, ma mère sera en vacances d’été, je veux la retrouver, lui expliquer, l’embrasser, la consoler. Mon père est mort le 15 octobre de l’année passée, ou de cette année scolaire, comme on veut, il y a donc … environ sept mois. Il est figé… là-bas.

Depuis quelques années, le puits près de la maison était tari et représentait un danger potentiel pour les enfants ou les animaux domestiques, il fallait le combler, mon père avait commencé par y jeter toutes sortes de vieux objets encombrants, cassés, des pierres et des ferrailles inutiles. Je l’avais aidé. Devant l’ampleur de la tâche, il avait fait appel à un ouvrier maçon avec sa bétonnière. Je n’aimerais pas être maçon, excepté pour construire une maison parce qu’on n’est pas seul. Mais maçon pour remplir des trous, non, je n’aimerais pas. Et puis, quand il pleut, on ne peut pas travailler, le béton refuse d’obéir.

La pluie a cessé. Combien de temps ?

 

Il avait donc fait venir maçon et bétonnière, et l’accident s’est produit alors que la machine tournait seule, personne n’a compris. Mon père est tombé, le béton a coulé sur lui…Ma mère l’a attendu, nous l’avons fait rechercher…il n’a pas été retrouvé. Avant de prendre son service, ma mère fait une prière chaque jour, dans l’église, à côté de chez nous, puis son travail l’accapare. Moi, j’ai essayé de me fondre dans mes cours, pour les élèves, mais je n’ai pas pu.

Tiens ! Un rayon de soleil me fait un clin d’œil. Je vais donc voir plus clair et écrire à ma mère pour lui demander de me rejoindre. Elle ne pourra participer à la féria de Vauvert qui va se dérouler bientôt : mi-juin, je crois. Il faut que je me renseigne sur les dates des abrivados et des fêtes votives de Gallician, Aimargues et Vergèze. Je l’emmènerai aussi revoir Aigues Mortes, Les Saintes, la réserve près du pont de Gau et puis les marais…

Je pourrai lui parler de moi, d’avant, de mes blessures, elle m’aidera à effacer mes cicatrices et pensera moins aux siennes, je lui dirai mes joies d’enfant, on ne dit jamais assez merci à ses parents et elle sera fière, je lui confierai mes incertitudes sur mes aspirations affectives, elle me comprendra et m’aidera peut-être, elle. Une mère ne renie pas son fils. Même s’il ne suit pas la voie ‘normale’. Une mère peut tout entendre. Mon père n’est plus là pour lui boucher les oreilles et c’est bien !

 

Le soleil s’affirme, il semble vouloir s’installer vraiment, mais dans mon âme, il fait triste et il y pleut depuis des mois, exactement depuis que j’ai eu un geste de trop et une parole en moins. Il faudrait que je l’exprime, cette parole, il faudrait que j’autorise ma voix à le faire, ou ma main à l’écrire, avec le beau temps, tout va sécher, les routes, le sable, le papier, les mots resteront inscrits, il faut qu’ils en aient le courage, maintenant qu’ils n’ont plus l’excuse de la pluie. Que me dites-vous ? : « … papier ? .. .Il n’y a plus de papier ? ». Qu’à cela ne tienne, nous allons en acheter, du papier ; il fait beau, l’air me fera du bien, un petit bout de nationale pour arriver à Montcalm et dans la première échoppe, qui est tout à la fois librairie, papeterie, dépôt de pain, de bonbons et autres gourmandises, je trouverai papier et programme des festivités à venir. C’est là que j’ai déniché du miel de tamaris ! J’achèterai le Midi-Libre pour me replonger un peu dans le bain du monde.

 

Quelques pas sur la route, et je suis maintenant décidé à dire mon secret, sinon il va finir par prendre la fuite sans moi et Dieu sait où il pourrait aller… Oui, je vais le déposer. Tiens, encore le tonnerre, encore ! Nuages noirs, grosses gouttes… l’abribus de l’autre côté, j’y vais…

 

 

Hier, à 15 heures, un tragique accident s’est produit à l’entrée de Montcalm.

Un homme a été écrasé par un camion transportant une bétonnière. Décédé, il

n’a pas été identifié. Le conducteur n’a pu freiner, il affirme que cette personne

s’est jetée sous ses roues. L’enquête doit déterminer les causes de ce drame.

 

 

Chantal Blanc

 

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Published by Philomène - dans Des nouvelles
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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 05:46

 

J'ai connu Chantal Blanc il y a deux ou trois ans de ça à son arrivée aux séminaires de la revue Filigranes (pour Fili voir Lien ci-contre).
Chantal écrit des nouvelles qui sont souvent primés mais ce n'est pas la raison pour laquelle j'ai envie de glisser une de ses histoires dans ce blog, non, c'est tout simplement parce que j'aime ses chroniques délicates et raffinées
comme des vases de Gallet.
         
Le cordon

   

Il y a plus de cinq ans que je suis née, que je ne vis pas.

Je me réfugie dans la mémoire de mon ancienne maison. C’était le bonheur, j’étais bien dans mon nid, à l’abri du regard des autres, je ne connaissais pas la vue.

J’entendais des bruits, de la musique, des tohu-bohu heureusement assourdis. J’écoutais surtout la voix de ma mère, ronron tranquille, paroles atones ou énervées. Quand elle me parlait, j’étais aux anges, sa voix se faisait caressante, doux miel ou plume légère, elle exprimait son amour, sa hâte de me voir, j’étais son bébé inconnu, son mystère, son inquiétude déjà. J’entendais d’autres voix… celle de mon père, grave, agréable pour s’adresser à ma mère ou à son ventre, et  tonitruante si mon grand frère était vilain, cela me faisait peur. Après ma naissance, je l’ai reconnu mon frère, mais je ne l’ai pas regardé.

Je ne connaissais pas la faim, pas le temps d’être en manque, j’étais nourrie par le cordon ombilical. Lorsque ma mère mangeait, son sang offrait de quoi rassasier mon petit corps. Mais on a coupé ce cordon et depuis c’est compliqué de me nourrir, je n’aime pas tout, c’est ce qu’on appelle le goût.


Je ne me souviens pas de l’odeur de ce cocon. Pour moi, c’était inodore : je ne respirais pas. Maintenant, je sens différemment selon les moments de la journée, et je retiens certains parfums plutôt que d’autres ; j’aime l’odeur de ma mère, je supporte celle de mon père, mais je préfère respirer mon oreiller.

Ce que je regrette le plus, c’est ma mer, mon espace aux limites veloutées, je pouvais bouger, gigoter sans me faire mal, sans jamais tomber, même si j’étais un peu à l’étroit en dernier. Il n’y avait ni froid, ni chaud, ni dur. Les vêtements qui grattent étaient inutiles. Ce que je ne comprends pas, c’est que je ne me sentais pas mouillée dans tout ce liquide, maintenant l’eau du bain me trempe, inonde ma peau.

La douche m’agresse, les gouttes de pluie me taquinent… non, je ne comprends pas.

J’étais si bien, pourquoi m’a-t-on fait sortir, "naître" comme ils disent ?

Ma bulle tiède s’est crevée, des poussées irrésistibles me chassaient de ma quiétude, de plus en plus rapprochées, puis je me suis retrouvée pressée, coincée dans un tunnel, de grandes pinces froides ont tiré ma tête jusque dehors : une explosion m’attendait, une lumière aveuglante, un air froid, des mains qui se voulaient douces, mais des mains qui appuyaient sur mon corps, puis j’ai subi la coupure du cordon et j’ai détesté ce moment. J’ai senti qu’il fallait chercher, aspirer l’air, effort inouï ! Cet air entrant a gonflé mes poumons en défroissant le moindre petit recoin, alors j’ai hurlé, j’ai crié à la vie pendant que ma poitrine se vidait puis se remplissait…aujourd’hui je n’y fais même plus attention et je m’en moque.


Le monde ne m’intéresse pas, le bruit non plus, sauf le chant du rossignol dans notre chêne, la musique douce et le clapotis des vagues sur mon disque. Je parle, je dis les mots que je veux, et ils attendent toujours les réponses  que je tais. Je marche aussi, je tape des pieds, des mains.

Je connais toutes les couleurs de mes jouets, j’adore le rouge, mais ma mère y mêle exprès d’autres teintes pour m’habituer. Dans les Lego, un petit bout de noir ou de bleu et mon rouge se voit encore davantage ! J’ai deux mille trois cent cinquante pièces, je peux compter encore plus loin, ce qui surprend mon entourage, je récite l’alphabet à l’endroit et à l’envers…bientôt je saurai lire, j’aime dire les chiffres et les lettres du jeu de la télé, mais je refuse de dire bonjour, au revoir etc. Je détourne le regard et le corps quand on s’approche de moi, ils disent que je refuse tout contact. C’est vrai. Ils pensent que je ne comprends presque rien. C’est faux, mes oreilles et ma tête saisissent tout.

Cependant, hier il s’est passé une chose inhabituelle : ma mère était assise à mes côtés, la main tendue, comme souvent. Soudain elle a prononcé des mots très importants, des mots qui ont fait frémir mon cœur malgré le grillage de protection que j’avais tressé autour.

C’était :

─ Je ne suis pas une fée et je t’aime telle que tu es… Tu m’ouvriras ta main quand tu le voudras.

Elle ne m’avait pas regardée et s’était rapprochée de mon oreille pour chuchoter ces paroles. J’ai apprécié la reconnaissance de ma liberté.

J’ai entendu le vrai cri d’amour maternel, sans condition.

Sa souffrance tue a révélé ma douleur muette.

 

Dans mon circuit de Lego, les figurines prennent une passerelle pour visiter des copains qui habitent de l’autre côté des rails, ils sont en sécurité, au-dessus du train qui passe. S’il n’y avait pas ce chemin, ils ne pourraient plus rencontrer leurs amis et seraient tristes, mon frère me l’avait raconté, mais je ne l’avais ni écouté ni compris.

Comment faire un passage pour moi ? J’ai tellement peur du vide !

 

Durant deux jours, Betty (c’est son nom) casse, reconstruit, recasse et reconstruit… tant qu’il y a un trou, une fissure, n’importe où, le bonhomme Lego chute. Enfin ! Elle assemble la totalité des pièces du pont ainsi réhabilité et dispose tous les petits personnages se tenant en grande farandole, cordon dansant.

 

Le lendemain, elle voit sa mère avancer vers elle, regarde la main tendue, approche tout doucement la sienne jusqu’à la blottir dans la paume ouverte. Les mains jointes ont effacé le vide, Betty se sent parcourue par un sentiment inconnu qui la conquiert si fortement que ses chaînes fondent en libérant son cœur.

─ Maman… comme ça.

Elle ne bouge pas, maman, elle a peur de m’effrayer, je le sais, elle me laisse faire, elle l’a dit. Mais moi je vois une petite goutte nacrée couler le long de sa joue.

Comme elle est jolie !


(Chantal Blanc)

 

 

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